Les Thugs - I.A.B.F.Alternative Tentacles Records - 1991
Par Francis Dugas
Il existe trois sortes de disques : ceux dont tout le monde a entendu parler, ceux connus d'une plus ou moins large supposée élite et qui sont sensés être ben bons et, finalement, ceux dont pas mal tout le monde se crisse. International Anti-Boredom Front, un disque aussi beau qu'un paysage industriel dévasté par une crise économique, est de cette dernière catégorie. Dire que pas mal tout le monde s'en crisse serait un peu exagéré puisqu'il existe au moins trois ou quatre blogueurs qui seraient prêts à affronter la mort en personne pour défendre ce disque. Ces gens là sont mes frères et mes soeurs.
Quelque part au début des années '90, j'ai décidé d'aller me balader seul en Europe. Au bout d'un certain temps, j'ai commencé à ressentir la solitude. Comme je ne suis pas du genre à parler à n'importe qui pour me désennuyer, j'ai attendu patiemment les gens propices. Ma déliverance est venue à Bruges sous les traits d'une jeune femme qui portait un chandail des Thugs. Je connaissais déjà Les Thugs pour les avoir vus en concert quelques années auparavant en première partie de SNFU. Je mentirais si je vous disais avoir été marqué par ce concert : je n'avais probablement rien compris, en fait (et je devais aussi être très saoul). J'avais même dû me demander qui avait eu la drôle d'idée de programmer un groupe semblable en ouverture du semi-légendaire groupe hardcore d'Edmonton. SNFU étaient drôles et énergiques, en plus de garrocher un hardcore mélodique assez classique. Les Thugs, c'était autre chose. Quatre intellos français qui ne bougaient pas trop, étaient vachement sérieux et balançaient un hardcore noisy qui n'avait rien de conventionnel et qui préfigurait toute la vague grunge à venir. J'étais trop jeune pour y voir un véritable intérêt.
Toujours est-il que malgré tout ça, dans mon contexte de solitaire perdu à Bruges, quelqu'un portant un chandail des Thugs m'était apparu comme faisant partie de la famille et j'abordai cette fille comme si je la connaissais déjà. Nous sommes allés dans un pub, nous nous sommes contés nos vies et, bien entendu, nous avons bu et parlé des Thugs. Lorsque nous nous sommes quittés, elle m'a fait le don précieux d'une cassette qui comportait d'un côté I.A.B.F., et de l'autre, Still Hungry, Still Angry (l'album qui précède I.A.B.F. dans la discographie Thugsienne et qui est tout aussi bon). La cassette était recouverte d'une pochette faite à la main et qui était en fait une reproduction de la photo de fleurs floue qui orne la pochette d'I.A.B.F.
Je me suis acheté un walkman quelques jours plus tard à Bruxelles et j'ai écouté cette cassette incessamment pendant les longs voyages de trains. J'ai ensuite continué à l'écouter à mon retour, puis j'ai déniché ces albums en vinyle et je les écoute encore régulièrement. Durant toutes ces années, je n'ai rien trouvé qui ressemble vraiment aux Thugs. Pourtant, la recette est fort simple et demeure la même sur chacune des pièces : un ou deux riffs répétés à l'infini au-dessus desquels s'élèvent un chaos mélodique composé de distortion et de voix. Ces dernières sont d'ailleurs une particularité des Thugs. Les ''wooooooo hoooo ho hoh oho'' se noient dans les guitares et contribuent à créer un mur de son très dense duquel émerge le sublime.
Les Thugs c'est un carrefour où se rejoint la vitesse et le côté brut du hardcore, le psychédélisme 60's, le noise rock et le shoegaze sans être rien vraiment de tout ça. I.A.B.F. est un album direct mais brouillon, contemplatif mais violent et rageur, aérien mais terre à terre, psychédélique et pourtant très punk. En écoutant I.A.B.F., on jurerait entendre Conflict reprenant une chanson des Jesus and Mary Chain ou Sonic Youth fourrant avec les Buzzcocks pendant une guerre mondiale. Comme le dit leur MySpace non officiel, les Thugs c'est ''Husker Du meets My Bloody Valentine with better lyrics despite being sung in slightly broken English or in French''. Pourtant, peu de fans des groupes à qui Les Thugs sont souvent comparés y trouvent leur compte; c'est que Les Thugs sont également aussi arides et austères qu'un essai de Pierre-Joseph Proudhon... Ils n'ont rien de vraiment sexy.
La rencontre avec ce disque a été pour moi déterminante, ou en tout cas, très symbolique. I.A.B.F., c'est une allégorie de mon passage à l'âge adulte (oui, je vous entend rire). Il marque de façon ultime le passage entre mes goûts pour l'anarcho punk et le hardcore que j'avais à l'adolescence, vers ceux plus éclatés et aventureux que j'ai développés par la suite. Et quand j'ai moi-même commencé à faire de la musique, j'ai voulu reproduire à ma façon cet espèce de chaos au-dessus duquel finit par trôner l'illumination mélodique.
Quand vous entendrez la magnifique I Love You So (2e pièce du disque), dites-vous que c'est moi mis en musique. Tout ce que j'aime et que je suis se trouve dans cette chanson. C'est ma vie. Pour ce qui est de la fille de Bruges, j'ai reçu une lettre d'elle quelques mois après mon retour en terre nord-américaine. Je ne lui ai jamais répondu. Ne faites jamais la même erreur, les kids.
Francis Dugas aime la musique. Il a longtemps opéré le défunt site web You Are the Scene consacré à l'histoire de la scène punk et hardcore de Montréal. Il écrit parfois pour le webzine NoMag et a participé à plusieurs projets musicaux. Il essaie présentement de se consacrer à son projet électro pop minimaliste Police des Moeurs et à mettre sur pied un band métal tout croche.
Très d'accord avec ton article. Les Thugs nous ont étonné lors de la première partie de SNFU en 1989 et ensuite je les ai écouté avec grand intérêt!
RépondreSupprimer