Weezer - Maladroit Interscope - 2002
Par Alexandre Paré
Je venais tout juste d’avoir quatorze ans au mois de mai 1994 quand Weezer lança son premier album éponyme, surnommé «Blue». C’est un album qui deviendra extrêmement important pour moi (et pour un très grand nombre de gens, d’ailleurs) et qui me donnera le goût d’écouter et de jouer de la musique. Rassurez-vous, je n’ai pas l’intention d’écrire à propos de l’album bleu, ni de Pinkerton qui, selon plusieurs, est l’album le plus important de la très inégale œuvre du groupe. J’ai envie de vous parler de l’album de Weezer dont on ne parle jamais. Celui que les fans oublient ou rejettent, celui qu’ils n’ont pas acheté. Il s’agit cependant d’un album qui mérite sa place auprès de Blue et de Pinkerton.
Paru en 2002, deux ans après le très sucré Green, Maladroit était pourtant le successeur naturel de Pinkerton. Tout ce que l’on admirait du second album s’y retrouvait et rien de ce que l’on reprochait à l’album vert ne s’y était glissé.
Il faut retourner à la période qui suivit la sortie de l’album bleu pour comprendre l’importance, ou plutôt, la pertinence de Maladroit.
L’album bleu s’était hissé au sommet des palmarès et les singles «Undone – The sweater song» et «Buddy Holly» avaient fait de Weezer l’un des groupes les plus populaires au monde en 1994. Il fallait à tout prix éviter la tentation de reprendre la recette gagnante, mais il était impératif de produire un second album de qualité afin de démontrer que le groupe avait bel et bien le génie qui avait fait son succès. La pression était forte et elle venait à la fois de leur compagnie de disques, de leurs fans, des critiques et du groupe lui-même. Je me souviens d’avoir attendu la sortie de Pinkerton avec impatience. J’avais seize ans, j’étais un fan fini et mes attentes étaient plutôt adolescentes. J’aimais l’album bleu et Weezer, pour moi, c’était l’album bleu.
Comme la plupart des fans, j’ai d’abord été déçu par l’album que l’on trouvait trop sombre, trop cru. Je n’avais pas, à l’époque, le bagage nécessaire, probablement, pour apprécier la production de l’album, la complexité (toutes choses étant relatives) des pièces et les introspections de Rivers Cuomo. Les plus enthousiastes lui attribuent d’ailleurs la paternité du mouvement emo. Je ne partage pas nécessairement cet avis, mais je n’ai pas particulièrement envie d’ouvrir ce débat non plus. Force est d’admettre que la plupart des textes de l’album font la démonstration de la vulnérabilité du chanteur à l’époque de l’écriture de certains de ceux-ci, et sa décision d’aborder certains thèmes très personnels sans aucune pudeur a, en partie, donné son statut d’album culte à Pinkerton. Cuomo, qui était né avec une jambe plus courte que l’autre, a pu, grâce au succès de l’album bleu, se faire opérer. Le long, ardu et douloureux rétablissement lui inspirera d’ailleurs la pièce « The Good Life ». Je me souviens d’avoir vu un Rivers Cuomo monter sur scène avec une canne et demeurer planté devant son micro durant toute la durée d’un concert au Cepsum peu de temps avant la sortie de l’album.
Le magazine Rolling Stone inscrira Pinkerton à la liste des pires albums de l’année 1996. L’histoire en décidera autrement, et l’album deviendra l’un des plus importants et des plus influents des années 1990. Son succès ne tiendra, en fin de compte, qu’à très peu de choses bien essentielles : son authenticité, sa simplicité et son audace (le risque de s’aliéner une horde de fans dévoués). Le bassiste, Matt Sharp, quittera finalement le groupe durant la période s’étendant entre les tournées de Pinkerton et l’écriture du troisième album. On comprendra éventuellement le rôle important que jouait Sharp au sein du groupe. Une sorte de complément absurde à la créativité de Cuomo, son influence périphérique semblait essentielle au succès initial de Weezer.
L’album vert paraîtra en 2000 et connaîtra un succès commercial, surtout grâce aux singles « Hash Pipe » et « Island in the Sun », qui tourneront énormément sur les ondes des radios et de MTV. On sentait que le groupe souhaitait renouer avec le succès commercial en retournant à la recette qui avait rendu l’album bleu célèbre (pièces distortionnées simples et naïves, le concept de la pochette du disque, retour du producteur Ric Ocasek, etc.). L’album vert était un album pop délibérément radio friendly, destiné au public du Vans Warped Tour et visant à tirer profit de l’engouement pour la pop punk de l’époque. À ce moment, les Blink-182, Good Charlotte et New Found Glory dominaient les palmarès des radios dites alternatives. Je me souviens d’avoir écouté l’album que j’attendais depuis si longtemps et d’avoir été déçu, comme si Weezer m’avait laissé tomber ou que Cuomo m’avait pris pour un con. J’avais, depuis longtemps, apprivoisé Pinkerton que j’adorais maintenant et je faisais maintenant confiance à Weezer comme un groupe capable d’innover, de s’éloigner de la formule et de se remettre en question. Je n’avais rien contre la pop punk de l’époque, bien au contraire, sauf que l’album vert sentait l’opportunisme à plein nez. J’abandonnai donc Weezer, tant pis pour eux.
En voulant parler d’un seul album, j’ai dû faire la rétrospective du groupe. J’en suis désolé, mais je crois que c’était essentiel.
J’ai dit plus tôt que la raison pour laquelle Maladroit trouvait sa place aux côtés de Blue et de Pinkerton était que l’on y trouvait tout ce que l’on admirait du second album et rien de ce que l’on reprochait au troisième. Or, Maladroit n’a rien à voir avec Pinkerton si ce n’est qu’il n’a rien à voir avec Pinkerton. Autrement dit, les chansons ne se ressemblent pas, pas plus qu’elles ne ressemblent aux autres chansons des autres albums, d’ailleurs. C’est en partie ce qui avait fait le succès de Pinkerton et c’est ce qui fait le succès de Maladroit. On sent la même vulnérabilité dans les textes et la production s’éloigne de celle qui faisait de Green un piège à cons. En s’éloignant de tout ce qui avait fait de Blue et de Green des succès commerciaux, Weezer redevenait le Weezer que j’aimais. Blue s’était détaché du mouvement grunge, Pinkerton s’était détaché de Blue et Maladroit se détachait maintenant de Green, de Pinkerton et de Blue. Ses pièces étaient généralement introspectives et témoignaient d’une incertitude, d’une lassitude de cette célébrité et de l’industrie de la musique. L’album sera généralement bien reçu par la critique, sauf que les fans ne suivront pas.
Si Weezer continue de connaître un succès commercial, plusieurs fans sont convaincus que les beaux jours du groupe sont bel et bien derrière lui. On entend généralement les gens dire qu’ils ont décroché à l’album vert et bien peu font mention de Maladroit, l’éternel oublié. On saute directement au navet Make Believe. En ce qui me concerne, Maladroit est un album important. C’est Weezer et ça ne l’est pas. C’est de la pop anti-pop. J’avais complètement manqué la sortie de l’album, et quand mon coloc de l’époque m’avait dit qu’il fallait absolument que j’écoute le nouvel album de Weezer, j’avais roulé les yeux, rébarbatif à l’idée de me taper un autre milkshake à la gomme balloune. Je me souviens d’avoir eu la même réaction que lors de la première écoute de Pinkerton : « c’est quoi ça? » Et c’est à ce moment que j’ai allumé. Si je me posais cette question, c’était sûrement que l’album méritait une écoute plus attentive.
Weezer est un groupe important pour moi. C’est complètement con à dire et j’aurais l’air bien plus érudit, bien plus crédible si je parlais plutôt de Neutral Milk Hotel ou de Sonic Youth, par exemple. Maladroit m’a donné un brin d’espoir de revoir un jour le groupe qui me semblait si prometteur redevenir enfin pertinent. Mes espoirs se sont, depuis longtemps, dissipés et je n’attends plus rien de Rivers Cuomo. Un peu comme si Maladroit, au lieu d’avoir laissé une porte entr’ouverte, l’avait plutôt fermée pour de bon.
Alex Paré écrit, entre autres, pour les blogues NoMag et Almost As Cool As Fighting. Il est aussi DJ dans à peu près tous les bars de Montréal.
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